Introduction

Il y a un mal qui me semble très français, c’est celui de l’auto flagellation défaitiste. On se plaint constamment que nous n’avons pas de “insérez un service Web ici souverain” en opposition aux géants du Web qui dominent avec toutes leurs suites logicielles fournies bien souvent gratuitement (en l’échange de toute votre vie).

A dire vrai, je trouve ça lassant de voir ces discours se répéter en permanence car ça ne fait que renforcer cette idée pessimiste, ancre encore plus celle-ci dans nos esprits, et fini par occulter nos acteurs locaux. Le tout appuyé par une vision biaisée qui exige que toute émergence d’acteur ne sera pas le nouveau Google/Amazon/etc, et donc ça ne sera pas bien.

Au travers de cet article, je vais tenter de faire un tour d’horizon en rapport avec les thématiques les plus souvent citées qui feraient défaut à l’Europe géographique. Je n’essayerai pas de juger la qualité de service des acteurs glanés au fil de cette petite étude, l’objectif est ici de dire : oui, il existe un acteur européen pour tel domaine. A vous ensuite de prendre l’information et de l’utiliser comme vous le souhaitez.

Messagerie, agenda et contacts

Sur ce point, je reconnais ne pas avoir trouvé de services proposés par des entreprises issues d’Etats-membres de l’Union Européenne, cependant deux grands noms émergent de la Suisse. Sinon, il y a bien OVHCloud qui propose un hébergement e-mail, mais il s’agit d’une solution reposant sur Microsoft Exchange.

Infomaniak, hébergeur historique suisse lancé dans le collaboratif

Infomaniak est un hébergeur Internet suisse basé à Genève existant depuis 1994 qui a acquis une forte notoriété au fil des années. Ces dernières années, l’entreprise a élargit son offre avec l’objectif de concurrencer les services Google Mail et Microsoft 365. L’offre se compose ainsi d’un service d’hébergement email avec une version gratuite limitée et une plus complète payante. Infomaniak Mail propose l’hébergement e-mail, contacts, agenda et SMS.

L’hébergeur propose un autre service de stockage et édition de documents en ligne que je développerai dans la section dédiée.

Infomaniak Mail est le service d’hébergement e-mail que j’utilise depuis bientôt un an à date de cet article, après avoir les avoir auto hébergés pendant quelques années.

ProtonMail, service mail chiffré de bout en bout

ProtonMail est un nom qui revient régulièrement quand on parle de messagerie sécurisée. Cette société suisse basée à Genève est spécialisée dans la fourniture d’un service e-mail chiffré de bout en bout. Le service dispose de plusieurs niveaux d’accès avec une version gratuite pouvant être aidée par donation, mais aussi différents niveau d’abonnement.

Suite bureautique

Au gré de mes recherches sur ce point, j’ai constaté que des noms pourtant assez connus ont des origines, ou bien beaucoup de contributions, européennes.

Collabora, LibreOffice version collaborative en ligne

Collabora Productivity est une suite bureautique collaborative en ligne éditée par la société du même nom. Collabora est une société de droit britannique, immatriculée à Cambridge. L’entreprise produit ou sponsorise également de nombreux projets libres avec notamment : GStreamer (framework multimédia), D-Bus (système de communication inter-process), PulseAudio (système audio utilisée par la majorité des distributions Linux), Wayland et Weston (systèmes d’affichage), Farstream et Telephathy (framework de solution VoIP), etc.

OnlyOffice, suite bureautique collaborative en ligne

OnlyOffice est une suite bureautique libre développée par la société Ascensio System SIA immatriculée en Lettonie. La solution se présente sous diverses formats avec des offres SaaS ou encore pouvant être auto hébergées. Elle se compose d’un ensemble d’applications développées en langages Web qui proposent les fonctions suivantes : édition de documents, gestion de projet, module de relation client (CRM), module mail, module agenda, et réseau social d’entreprise.

La suite OnlyOffice peut être intégrée à Nextcloud ou ownCloud pour profiter de l’édition documentaire collaborative. A noter cependant que leur offre Cloud semble hébergée sur AWS.

The Document Foundation (LibreOffice)

La Fondation derrière la suite bureautique LibreOffice est de droit germanique avec sont quartier général situé à Berlin. Bien que LibreOffice soit à l’origine un fork d’OpenOffice établi à la suite du rachat de Sun Microsystems par Oracle Inc., une bonne partie des contributeurs au développement de la suite bureautique open source est d’origine européenne.

Stockage en ligne

CloudMe, hébergeur Cloud suédois

CloudMe est un hébergeur de fichiers suédois fondé en 2012 et édité par la société CloudMe AB immatriculée en Suède. Le service s’adresse principalement aux européens avec une offre gratuite et des payantes. Leurs conditions d’utilisations ne semblent pas faire état d’un hébergement tiers, donc je suppose qu’ils disposent de leurs propres infrastructures. Il repose sur la suite collaborative indienne Zoho pour l’édition de documents en ligne, mais l’hébergeur précise que ces fonctionnalités sont optionnelles.

Infomaniak kDrive

Comme indiqué plus haut, Infomaniak propose aussi une solution d’hébergeur et édition en ligne de documents sous le nom de kDrive. Je ne l’ai pas testé, mais il semble beaucoup ressembler à Nextcloud (le client de synchro est un fork de celui de NC d’ailleurs), donc il est fort possible que la base technique repose dessus.

Nextcloud, solution d’hébergement d’origine allemande

Est-ce qu’il faut vraiment présenter Nextcloud ? Fork d'ownCloud lancé en 2016, la société derrière le maintient de cet outil distribué sous licence libre est de droit allemand (tout comme ownCloud). Nextcloud propose le stockage de fichiers en ligne avec partage, l’édition collaborative via l’intégration de la solution Collabora ou OnlyOffice, mais aussi de nombreuses autres applications comme une visioconférence avec Nextcloud Talk et plein d’autres applications.

Tresorit, hébergeur axé sécurité

Tresortit est un service d’hébergement de fichiers basé en Suisse et Hongrie qui a axé son offre autour de la sécurité des données avec un chiffrement de bout en bout, des niveaux d’accès précis, la possibilité d’utiliser des DRM et autres fonctions. La société propose également un service de chiffrement des pièces jointes pour e-mails avec une intégration aux solutions Gmail et Outlook.

Réseau social

Pour cet aspect, je citerai principalement deux outils dont un qui n’est pas spécialement d’origine européenne, mais dont le fonctionnement décentralisé et auto hébergé permet de compenser par un hébergement local. L’un des intérêts des deux éléments qui seront cités est qu’ils sont tous gérés par leurs communautés et non par une entité centrale opaque. L’une des critiques qui sont les plus fréquentes contre Facebook ou Twitter sont leur modération à géométrie variable des contenus. Dans le cas de Diaspora* et Mastodon, ce sont les instances et leurs communautés qui gèrent elles-même leur modération à différents niveaux de granularité.

Diaspora*

Diaspora* est un réseau social décentralisé et libre développé par la Fondation Diaspora, basée à New York. Bien que le logiciel soit donc d’origine américaine, il est développé par de nombreux contributeurs à travers le monde mais sa construction décentralisée permet d’héberger son Pod (nom d’une instance Diaspora*) soit-même ou bien chez un prestataire de son choix.

Mastodon

Mastodon est un service de micro blogging décentralisé et libre développé par la société Mastodon gGmbH, immatriculée à Berlin, et sa communauté. Comme Diaspora*, Mastodon peut donc être hébergé par soit-même ou n’importe quelle plateforme.

Hébergement et Public Cloud

Ce point sera rapidement traité, rien qu’en France il existe au moins trois hébergeurs ayant une offre de Public Cloud : OVHCloud, Scaleway, ou encore Outscale.

Certes, les offres sont encore loin d’être aussi complètes en termes de services ou positionnement géographique que peuvent proposer AWS, Azure ou GCP, mais ça existe et mérite d’être développé.

Et maintenant ?

Comme on peut le voir, contrairement à ce que les mauvaises langues veulent nous faire croire, il existe plusieurs acteurs en Europe (géographique, je rappelle) ou bien outils qui proposent des services en ligne similaires à ceux des géants du Net. Cependant, un détail qui revient souvent est qu’ils ont souvent une offre payante ou bien qu’ils peuvent être auto hébergés. Si le second cas est difficilement à portée de l’utilisateur lambda, le premier montre aussi la valeur des choses. En effet, rappelons que les services en lignes des grandes entreprises du Web sont financés grâce à l’exploitation de vos données par du profilage publicitaire qui demande toujours plus de précision sur les moindres détails de votre vie. D’autres existent gratuitement car proposés par la communauté et ne demandent souvent par grand chose en retour : un don de temps en temps, des remontées pour leur signaler les bugs ou contribuer à leur développement (aider à traduire de la doc, les écrans, etc), voire rien du tout car c’est votre droit le plus strict.

Certes, une partie de ces services est encore assez loin du niveau de confort ou d’intégration que possède les grands noms (mais rappelons qu’ils se sont aussi construits par l’analyse de vos usages depuis des années - Rome ne s’est pas faite en un jour comme on dit). Mais si personne ne va vers les alternatives, elles n’auront alors aucune chance de se développer et nous continuerons d’être enfermés dans des non-choix.

Pour rappel, le but de cet article était de lister quelques alternatives aux fameux GAFAM qu’on aime agiter en épouvantails, contre lesquels on aime s’indigner à cause de leur hégémonie sur notre vite numérique, mais qu’on continue à utiliser quand même probablement par syndrome de Stockholm. Cependant, je ne juge pas les utilisateurs de ces services et n’irai pointer personne du doigt, nous vivons dans un monde libre constitué de choix individuels. Mais quand différents intervenants ou politiques viennent nous dire “nous n’avons pas de machin souverain !” ou encore “il nous fait un machin en Europe !”, ça ne fait que démonter leur inculture vis à vis de la réalité et qu’au lieu de se désoler, ils devraient promouvoir l’existant. Fin de la partie coup de gueule de ce billet 😉

Celle liste n’est évidemment pas exhaustive et j’ai cité les principaux noms que j’ai glané au fil de mes recherches. Si vous en connaissez un qui devrait figurer dans celle-ci, n’hésitez-pas à me l’indiquer !